Enregistrement No. 12 : 14 Avril 2184

Quel plaisir de se réveiller et de voir cette magnifique boule bleue devant moi. Uranus brille dans toute sa splendeur ! De fins anneaux blancs, à peine visibles, viennent surligner la lumière salvatrice de mon prochain objectif. En effet, je me suis couché il y a quelques heures avec pour seul horizon le noir terrible qui semblait avoir avalé tout l’univers que je connaissais. Je me suis couché avec l’angoisse de ne pas savoir si le retour à la navigation conventionnelle allait se faire correctement ou si j’allais devoir errer dans ce trou noir pour l’éternité….

En m’allongeant, j’ai, comme bien souvent, une dernière fois plongé mes yeux dans les siens. Sa photo est la seule chose que j’ai accrochée à côté de ma couchette. Ses yeux sont comme un océan que j’aime à parcourir avant de dormir, une sorte de petit rituel qui me rappelle mon vœu d’emporter avec moi ce qu’il y avait de plus beau avant de partir. Et puis, en me levant, il y a quelques minutes, quelle ne fut pas ma surprise de trouver ce magnifique œil bleuté fixé sur moi, comme s’il veillait sur mon réveil ! Il n’est pas aussi beau que le doux regard qui veille sur moi quand je m’endors. Le bleu est un peu plus uniforme. De rares nuages blancs et de rares nuances de bleu sont les seuls maigres variations que la nature de cet astre a réussi à faire quand elle a voulu imiter le doux regard que je suis parti chercher. Mais je n’en reste pas moins touché de l’immense réconfort que m’apporte ce nouveau phare dans l’immense et terrible noirceur de l’espace.

Le Colombus vient donc de passer avec succès le dernier test qu’il me restait à valider avant de pouvoir véritablement commencer ma conquête de notre galaxie ! Toutefois, je ne vais quand même pas rechigner à visiter les beautés de notre système solaire avant de le quitter définitivement. Il me reste deux jours de voyage, à la vitesse du déplacement conventionnel, et j’aurai rejoint Uranus. Je passerai quelques jours à visiter la planète bleue, ses anneaux et satellites. Puis encore un saut dans le repliement spatial pour aller voir Neptune. Il me faudra ensuite franchir la ceinture de Kuiper pour m’éloigner de toute matière et je pourrai alors replier l’espace vers nos lointaines colonies extrasolaires.

Je vais faire un tour extravéhiculaire pour confirmer que le saut dans l’espace replié n’a rien endommagé. Ensuite je préparerai plus précisément le programme de la visite !

par Damien Allemand

Enregistrement No. 11 : 13 Avril 2184

Vingt-quatre heures que je suis plongé dans le noir complet… Il n’y a plus rien à l’extérieur du Colombus. C’est comme s’il était enveloppé d’un brouillard noir qui absorbe absolument toute forme d’énergie… Aux hublots, je ne vois même pas les lumières clignotantes sur la coque de l’appareil. Je ne reçois plus aucune réponse à mes messages à la base. Je suppose que tout ceci est normal quand on replie l’espace mais je trouve cela particulièrement inconfortable ! Ils auraient quand même pu me prévenir… A moins que ce soit caractéristique de cette nouvelle technologie de replie mis au point spécialement pour le Colombus…

J’ai décidé de laisser le voyage continuer normalement. Je n’ai plus qu’une quinzaine d’heures d’attente. Après je serai fixé et saurai si tout ça est normal ou pas…

En attendant, je me change les idées. Je m’occupe de vérifier le bon fonctionnement de mon système d’alimentation. J’ai deux types d’alimentation : un système de micro-alimentation et des cultures plus traditionnelles avec des fruits et légumes, hors sol, et un aquarium de sardines… La micro-alimentation est un système de culture entièrement automatisé de levures et de planctons, phytoplancton et zooplancton. Il génère des barres alimentaires déshydratées qui assurent la base de mon alimentation. Avec ces barres je suis assuré d’avoir le minimum vital nécessaire. Toutefois, on ne peut pas dire que ce soit de la grande cuisine et, quand on est condamné à passer des mois, seul dans une boite de conserve volante, il est crucial d’entretenir une bonne santé morale et psychologique et cela passe par une bonne alimentation. C’est le rôle du deuxième système de culture. C’est certes de la culture hors sol mais, même si les résultats sont parfois assez irréguliers, il assure un rôle gustatif d’assez bonne qualité ainsi qu’un rôle ludique non négligeable. En effet, quoi de plus distrayant que de passer du temps à entretenir un jardin ou élever des poissons pour avoir ensuite le plaisir de gouter à des mets qu’on prendra plaisir à préparer ?! C’est ainsi que, plongé dans le noir du repli spatial, j’occupe une grande partie de mon temps à cultiver toute sorte de fruits, légumes et herbes aromatiques, ainsi qu’à mettre au point des recettes savoureuses en essayant diverses combinaisons.

Comme je le disais en début de ce poste, dans moins d’un jour le Colombus est sensé revenir dans un mode de navigation plus conventionnel. Pour éviter les éventuels désagréments du retour à la normal, des fois qu’il se passe la même chose que lorsque le repliement s’est fait, j’ai mis au point une procédure d’endormissement et de réveil programmé. Je vais me plonger artificiellement dans le sommeil après m’être harnaché à ma couchette et avoir mis un masque et programmer un réveil quelques heures après par diffusion des gaz appropriés dans le système respiratoire. Je vais le tester, de suite, histoire d’être au point lors du retour à l’espace normal.

par Damien Allemand

Enregistrement No. 10 : 10 Avril 2184

Je crois qu’on est le 10 Avril et que j’ai dû dormir une dizaine d’heures. En tout cas c’est ce qu’indique l’horloge de bord. Je crois que je vais bien. Je ne crois pas être blessé. Je ne sais pas ce qu’il s’est passé. J’ai perdu connaissance. Je relis mes notes et comprends que j’ai lancé un repliement spatio-temporel. D’après l’ordinateur de bord, tout fonctionne normalement et le repliement doit encore durer deux jours. Je n’ai toujours aucune image du dehors. J’imaginais voir les étoiles se déplacer à grande vitesse comme dans les films mais je ne vois rien du tout… Je vais faire un tour dans l’appareil pour jeter un œil aux hublots, si je peux voir quelque chose. Et puis, j’ai faim… Je vais me prendre une petite douche et manger.

par Damien Allemand

Enregistrement No. 9 : 9 Avril 2184

Le vide de l’espace interplanétaire s’étend devant moi. C’est là qu’on commence vraiment à comprendre le sens du mot solitude, de l’insignifiance de l’être humain devant de telles dimensions. Uranus n’est qu’un lointain point bleu devant moi alors que Mars n’est déjà plus qu’une petite boule rouge dans mon dos.

Depuis deux jours, je m’éloigne à très grande vitesse de mon dernier contact avec la civilisation humaine avant longtemps. Dans quelques mois, si tout va bien, je rejoindrais notre première colonie extrasolaire. Mais avant cela il va falloir prouver que les nouvelles technologies de repliement spatial mises au point pour le Colombus, fonctionne effectivement. Celles-ci n’ayant encore jamais été testées – il est difficilement envisageable de replier l’espace dans un laboratoire sur Terre sans danger… – rien ne dit que cela fonctionnera correctement. Si ce n’est pas le cas, je serai obligé de faire demi-tour, car il ne me sera pas possible de faire un voyage qui prendrait des dizaines d’années pour chaque étape…

Normalement, ce genre de technologie ne peut pas être utilisé au sein du système solaire tant le risque d’une déformation spatio-temporelle pourrait dérégler le mouvement des planètes et mettre ainsi l’humanité en danger. Toutefois, après maintes négociations avec ma base, j’ai obtenu l’autorisation de faire un test entre Mars et Uranus. Etant maintenant relativement loin de Mars, je suis en train de programmer le repliement. Sans lui, il me faudrait au moins une dizaine de jours pour atteindre la planète bleue, là-bas, au loin devant moi… Avec cette nouvelle technologie de repliement, je pense pouvoir créer un couloir suffisamment étroit qui ne mettra pas en danger le mouvement planétaire, ce que ne permettaient pas les anciennes technologies, et atteindre mon prochain objectif en moins de trois jours.

Je dois avouer que je suis très anxieux à l’idée de me déplacer dans cette autre dimension. Qui ne le serait pas en sachant que le risque est de se retrouver piéger dans un micro trou noir qui me déformerai sur des kilomètres. J’observe le point bleu devant moi. Je prends une grande respiration, je soulève le petit panneau de sécurité et enfonce le bouton qui démarre le moteur de repliement.

Il se crée devant moi comme une sorte de tourbillon qui semble avaler les étoiles. En une seconde le ciel est devenu noir, d’un noir absolu qui ne laisse pas paraitre la moindre poussière de lumière. Je vérifie le fonctionnement de mes appareils, mais je ne trouve aucune anomalie, les caméras semblent fonctionner normalement.

Une étrange sensation m’envahit. Je ne sais pas si c’est normal. Comme si tout raisonnait. C’est difficile à expliquer. J’ai l’impression que tout autour de moi est devenu mou et vibre lentement. L’air semble épais et visqueux. J’ai du mal à respirer. Est-ce que c’est ça qu’on ressent quand on tombe dans un trou noir ? Je ne sais pas ce qui m’arrive. J’écris tant que j’y arrive encore. Mais je ne vois plus très bien devant mmoiiii. Je ne saiiiiis plsssus oooù jjjj’enn sssuis………….. JJjjje ccccroisss queee jeee vvvvaiiiss pppeeerderer connnaissss

par Damien Allemand

Enregistrement No. 8: 6 Avril 2184

Valles Marineris… Imaginez un dédale de plus de 4000 kilomètres de canyons. Certains, larges     de 700 kilomètres, d’autres, d’étroites vallées profondes de plusieurs kilomètres. Imaginez le vertige de se tenir debout au bord d’une falaise de 7 kilomètres de haut, parfaitement verticale. Je ne pouvais me rendre sur Mars sans visiter le plus grand et, sans aucun doute, le plus beau canyon du système solaire. Posé sur une ile, rocher de plusieurs kilomètres de haut au milieu du canyon, j’écris ces lignes en admirant le soleil se coucher sur ce monument de roches.

Levé tard ce matin, j’ai repris les commandes pour faire un peu de tourisme… Oui, levé tard… La soirée a été longue, et moi qui craignais avoir à faire à d’austères colons affrontant la dure réalité du désert, j’ai été surpris. Le Martien est largement à la hauteur du Sélénien et sait boire et manger ! Ils ont su tirer le meilleur parti de leurs cultures cavernicoles : cultures de levures, de champignons, des légumes hybrides cultivés sous lumières artificielles et qui n’existent qu’ici. Et surtout… Une bière à tomber ! Très brune avec parfois d’étranges reflets mauves. Une mousse épaisse et onctueuse. Un gout boisé digne des plus grands vins… Incroyable ! Je me suis permis, avant de partir, de leur emprunter quelques espèces pour compléter mon jardin. Si ces plants, habitués à la lumière artificielle des caves martiennes, se développent aussi bien aux lumières artificielles de mon appareil je pense que les longs mois de voyages interstellaires qui m’attendent seront moins ennuyeux !

Etant tardivement parvenu à cuver ma cuite martienne, je me suis offert une journée de tourisme. D’abord visite des sites historiques des premiers robots ayant visité la planète, Spirit, Opportunity, Curiosity…  Aujourd’hui protégés par un dôme de verre, on peut leur rendre visite à l’endroit même où ils ont envoyé leur dernier message. Amusant de parcourir en quelques minutes les kilomètres qu’ils ont mis des années à explorer… Puis j’ai poussé un peu les commandes du Colombus en surfant dans les couloirs du canyon, plongeant dans ses profondes vallées, remontant ses vertigineuses parois verticales, explorant ses labyrinthes. Le Colombus est fin prêt pour l’aventure !

Les derniers rayons du soleil sont en train de s’éteindre au loin derrière l’horizon. Je vais retourner passer une nuit à la base Martienne. Je vais tâcher, cette fois, d’être raisonnable sur la bière. Un long voyage m’attend demain pour mes deux dernières étapes du système solaire, Uranus et Neptune.

par Damien Allemand

Enregistrement No. 7: 5 Avril 2184

Mars emplit tout mon champ de vision. La planète rouge est vraiment magnifique ! Quelques nuages fins parsèment son ciel. J’ai laissé la base martienne prendre le contrôle pour l’atterrissage et je profite du spectacle. La base où je vais est proche d’un des pôles de la planète. Elle puise son eau dans le sol gelé, à quelques mètres de la surface.  Par-là, le relief est plutôt plat. Seuls quelques cratères dessinent des ombres projetés par un soleil lointain. Quand je pense que ce petit point lumineux, tout là-bas, n’est autre que le monstrueux ouragan de feu que j’ai affronté il y a quelques jours…

Plusieurs petites collines arrondies apparaissent au loin. Pour améliorer la protection contre les rayonnements et les chutes de météorites, la base est recouverte des terres extraites des mines. Ces terrils aux formes douces et régulièrement alignés sont la marque de la présence humaine sur cette planète stérile de toute autre forme de vie.

Dès les premières colonies, ils avaient essayé de cultiver sous serre pour profiter de la lumière du soleil. Les serres avaient été conçues pour ne laisser passer que ce qu’il fallait de rayonnement. Une structure métallique avait été ingénieusement mise au point pour résister aux chutes de météorites assez fréquentes sur la planète. Mais cela n’avait pas suffi. Il y avait toujours un caillou, plus gros que les autres, qui arrivait à passer entre les mailles du filet et perforait la serre. Alors ils s’étaient résignés à enterrer les cultures qui, aujourd’hui encore, poussent à plusieurs mètres sous terre, grâce à une lumière artificielle. Cette technologie a été si perfectionnée qu’elle me permet de vivre en parfaite autonomie alimentaire grâce un écosystème fermé installé à bord du Colombus.

Aujourd’hui, la MHD a atteint un niveau de rendement qui lui permet de créer de puissants coussins électromagnétiques avec une faible consommation électrique. Ils comptent l’utiliser pour la nouvelle serre en combinaison avec la structure métallique grillagée. Une serre test, de petite taille, fonctionne à merveille depuis déjà un an. Et je vois la nouvelle serre gigantesque en construction sur la droite de mon écran. Les immenses grues, de plusieurs dizaines de mètres, se dressent, immobiles dans la lumière du soir.

Le Colombus vole maintenant en rase-motte et au ralentit. Il s’engage sur une voie en pente douce qui mène, une dizaine de mètre plus bas, sur une grande porte de hangar qui termine de s’ouvrir. Je m’engouffre dans un couloir sombre, à peine éclairé par quelques rampes de lumières fluorescentes. L’appareil s’immobilise devant une porte. Je suis dans un sas. Un signal m’invite à reprendre les contrôles de mon appareil. Je m’installe aux commandes, pendant que la porte roule sur un rail pour disparaitre sur ma droite, laissant place à un hangar de plusieurs centaines de mètres carrés, bien mieux éclairé que le couloir que je viens de prendre. Des lumières au sol m’indiquent le chemin à suivre pour trouver ma place dans cet immense parking souterrain. Je vois la place qu’on m’a assignée. Des hommes en combinaison antiradiations s’approchent pendant que je m’aligne.

Tous les voyants sont au vert. Les trains sont posés. J’ai coupé tous les moteurs. Je ferme ce journal et m’en vais voir si les Martiens sont aussi accueillant que les Séléniens !

par Damien Allemand

Enregistrement No. 6: 1er Avril 2184

Si vous pouviez voir ce que je vois… Mes petits drones résistent bien à l’atmosphère corrosive de Venus. Je me suis installé dans ma salle d’immersion et j’en pilote un qui se promène en ce moment à la surface de notre planète sœur… Spectacle à la fois terrible et fabuleux. Une lumière jaune-orangée qui vient tout autant du haut que du bas. Un ciel de nuage jaune au-dessus de ma tête, je suis en train de naviguer au ras de mers de lave partiellement en fusion. De temps en temps, un orage éclate et une pluie d’acide sulfurique tombe sur la chair vive de la planète provoquant de multiples panaches de fumée qui remontent progressivement reprendre leur place au ciel, au milieu des éclairs. Je me déplace dans ces enfers, tel Enée découvrant le monde des morts, comme si j’y étais réellement.

Je suis arrivé en orbite vénusienne, il n’y a que quelques heures. Je me suis placé en orbite géostationnaire du côté nocturne, afin de n’avoir pas à me soucier du vent solaire. Sans prendre le temps de me reposer, je me suis pressé de lâcher mes drones récupérer des images de la planète. Je les ai ensuite rappelés et n’en ai gardé qu’un. Puis installé dans ma salle d’immersion, depuis une heure, je me promène comme si j’y étais pour de vrai. C’est fascinant de pouvoir ainsi toucher à un environnement aussi extrême et de se dire qu’il fut un temps, où, ici, comme sur Terre, il y avait des roches, de l’eau et un ciel bleu… Quelle malédiction a donc pu toucher cette planète pour que de paradis elle devienne enfer ? Il en faut si peu pour que tout se déséquilibre. Ca nous rappelle que nous sommes bien peu de choses, que si nous continuons d’exploiter avec autant de négligence cette Terre qui est encore pour nous un paradis, elle pourrait bien devenir un enfer comme celui sur lequel je me promène aujourd’hui…

Anchise m’a-t-il montré notre descendance ? Ce que deviendra notre planète ? Ca me donne une idée. Je vais appeler ce drone « Sibylle », celui qui m’a montré les enfers. A présent, je vais remonter à la « surface »…

Mon drone a rejoint la couche nuageuse. En pilotage automatique, il revient vers moi en slalomant entre les éclairs jaunes. Toujours en salle d’immersion je profite du voyage en réfléchissant à la suite. Quand j’aurai arrimé le drone, je me prendrai un peu de repos, une bonne douche, un bon repas et on lèvera l’ancre ! On sortira les voiles et cap sur Mars. Je pense que quatre jours devraient suffire pour rejoindre la civilisation. En effet, Mars possède plusieurs colonies permanentes, un peu comme sur la Lune. Ca me fera du bien de parler à des vrais êtres humains ! D’autant que ce seront probablement les derniers avant de quitter le système solaire.

Sibylle a enfin quitté l’atmosphère vénusienne. Je vois le Colombus au loin. Il fonce droit sur lui. Il passe dessous. Une trappe s’ouvre. Il monte lentement. Une légère vibration de l’image me fait comprendre qu’il est correctement fixé. La trappe se referme et la salle d’immersion est complètement plongée dans le noir. Allons se faire une petite sieste et une bonne douche !

par Damien Allemand

Enregistrement No. 5: 31 Mars 2184

Me voilà depuis quatre jours à nouveau en pleine tempête, mais le Colombus ne bronche pas. Il continue son chemin, imperturbable. Du coup, je m’octroie des pauses plus importantes. A l’heure où j’écris, je sors d’une sieste d’un peu plus d’une heure et tous les cadrans sont toujours au vert. Etant passé relativement près du soleil pour raccourcir ma route je lui tourne maintenant pratiquement le dos. Je me dirige, à présent, vers Venus avec un magnifique vent arrière qui me pousse. J’en ai profité pour sortir mes voiles solaires, qui, tel un spinnaker, me tirent à grande vitesse. Grâce à lui et au raccourci près du soleil que je me suis autorisé, je devrais arriver vers Venus, un peu plus tôt que prévu.

Ouch ! Encore une secousse ! L’activité du soleil se fait déjà plus intense et, navigant à la voile, je sens d’autant plus les éruptions. Venus se rapproche à grande vitesse. Je la vois devant moi, lumineuse, dans sa terrible beauté. D’un blanc laiteux, elle ressemble à une immense boule de coton duveteuse. Mais il ne faut pas se fier aux apparences, car ces beaux nuages blancs sont de véritables tempêtes d’acide sulfurique avec des vents de plus de trois cent cinquante kilomètres par heure et dissimulent une surface à l’activité volcanique quasi permanente dont la température atteint les 465 degrés. Inutile de vous dire que je ne vais pas m’y poser… Mais je vais quand même y risquer un œil !

En effet, ce sera une superbe occasion de tester mes petits drones en conditions extrêmes. Dans une bonne douzaine d’heures, j’aurai rejoint l’orbite de Venus. Je rentrerai mes voiles et me mettrai en vol stationnaire dans son ombre pour tester mes petits jouets ! En attendant, je vais aller me prendre une douche et me restaurer un peu.

par Damien Allemand

Enregistrement No 4: 26 Mars 2184

C6mars2015Je me réveille après une bonne dizaine d’heures de sommeil ! Je viens de passer cinq jours presque sans dormir et ce long repos fut un  délice. Je me suis posé à proximité de  l’endroit où la première expédition sur Mercure s’était posée. Je n’ai retrouvé que le mât du drapeau, celui-ci ayant été depuis longtemps pulvérisé par le vent solaire. J’ai fait quelques tours avec un rover, mais n’ai pas retrouvé grand-chose d’autre. Avec son paysage de cratères lunaires, mercure ne présente pas un grand intérêt touristique… Et comme il n’y a à ce jour, encore aucune base permanente, autant dire qu’il n’y a pas grand-chose à faire durant les longues nuits mercurienne ! J’ai relu, avec amusement, les mésaventures des héros d’Asimov essayant d’attraper leur robot speedy sur le sol torturé de Mercure. J’imagine leurs galeries et leurs immenses robots, là, devant moi…

M’étant posé à peu près au milieu de la nuit, il me reste encore une bonne douzaine de jours avant le lever du soleil. Mais je serai parti bien avant ! Mes derniers relevés de la météorologie solaire me prédisent une importante activité d’ici une dizaine de jours et il va me falloir au moins cinq ou six jours pour rejoindre ma prochaine étape qui est Venus. Je vais devoir en partie contourner le soleil pour y arriver. Je peux raccourcir ma route en coupant l’orbite mercurienne mais ça va me rapprocher dangereusement du soleil. Il va falloir que je choisisse le meilleur trajet, suffisamment éloigné du soleil pour minimiser les radiations et suffisamment près pour être à l’abri du vent solaire quand celui-ci se fera plus violent.

Je vais terminer de vérifier que le Colombus est en parfait état et après une autre bonne nuit de sommeil je repartirai affronter la tempête.

par Damien Allemand

Enregistrement No 3: 24 Mars 2184

Je vole depuis presque quatre jours maintenant. La Terre n’est plus qu’un point lumineux derrière moi. Je peux l’observer dans ma salle d’immersion. En effet, l’appareil n’est doté de presqu’aucun hublot, si ce n’est au niveau des sas et de deux bulles d’observation escamotables. En revanche il est couvert d’un réseau de caméras qui me permet à tout moment de voir dans n’importe quelle direction et dans n’importe quelle fréquence visible ou non. Je peux ainsi visionner l’extérieur depuis le poste de contrôle mais surtout depuis une salle sphérique où  je peux voir dans toutes les  directions comme si j’étais plongé dans le vide. Sensations extrêmes garanties !

Et pour ce qui est des sensations extrêmes, je suis en plein dedans. Désireux de tester mes équipements le plus possible avant de quitter le système solaire, je me rapproche du soleil avec pour but de me poser sur Mercure.
Quand on traverse les océans, il y a des périodes de calme où on se repose. Quand le vent est faible et qu’on n’avance pas, on en profite pour dormir. Et puis il y a les jours où le vent et la tempête font rage. Dans ces moments-là, on ne dort que par courtes périodes de quelques minutes, cinq, dix tout au plus. En pleine tempête de vent solaire, je veille quasiment en permanence tous les indicateurs, ne m’octroyant que quelques dizaines de minutes de sommeil de temps en temps. J’aurai tout le temps de dormir au cours des longues traversées de vide interplanétaire et interstellaire qui je connaitrai par la suite !

Mon bouclier magnéto-hydro-dynamique, qui me sert pour naviguer en atmosphère, s’avère être très efficace contre le vent solaire. Tous les indicateurs sont au vert. Pas l’ombre d’une lueur orange. Je prévois d’atteindre Mercure d’ici un jour ou deux, tout dépendra de l’activité du soleil. Avec des nuits d’environ un mois terrestre et une température de plus de cent quatre-vingt degrés en dessous de zéro sur sa face sombre, je pourrai tranquillement me reposer et vérifier, au frais, si la coque a bien résisté au vent solaire qu’elle est en train de subir de plein fouet en ce moment. Et si tout s’est bien passé, je pourrai enfin considérer que le Colombus est au point.

Sur ce, j’écourte cet enregistrement pour retourner à mes cadrans.