Enregistrement No. 24 : 12 Juin 2184

Depuis cinq jours, je me suis mis en tête d’améliorer encore mon quotidien alimentaire en testant quelques vieilles recettes trouvées dans ma bibliothèque.  J’ai voulu m’offrir un petit dessert : de la panna cotta… La recette m’avait l’air assez simple : un demi-litre de lait, un demi-litre de crème et une petite cuillère d’agar agar ; porter le tout à ébullition puis laisser refroidir, d’abord à température ambiante puis au frais. Une recette particulièrement simple, au premier abord… Mais qui, après réflexion, présentait quelques difficultés.
Premièrement, les ingrédients, du lait, de la crème et de l’agar agar. Comme que je n’ai pas emmené de vache, je n’ai pas de lait, et encore moins de crème ! Qu’à cela ne tienne ! Sur Terre, la population étant devenue quasi végétalienne, la consommation de produit laitier a depuis longtemps été remplacée par des boissons laiteuses à base de céréales et de légumineuses. Et – ça tombe bien – j’en fais pousser dans mon jardin ! Sélectionnant plusieurs céréales et légumineuses, du riz, du blé, du maïs, du soja, je les broie et les dilue dans de l’eau puis les fais cuire.

J’ai dû faire plusieurs essais avant de trouver une consistance qui me semblait conforme à ce que j’ai pu observer dans les différentes vidéos trouvées dans ma bibliothèque. Une fois filtré, j’obtins un mélange blanc crémeux tout à fait adéquate pour passer à la suite. Bien sûr, en apesanteur, ce genre d’exercice demande une certaine dextérité pour bien manipuler les instruments de cuisine comme les ballons de plexiglas qui permettent de cuisiner les liquides sans qu’ils n’inondent le compartiment… Après deux mois de voyage, je n’en suis pas à mon premier coup d’essai !

La suite semblait plus simple : faire bouillir avec une cuillère d’agar agar. Mais j’allais vite déchanter… D’abord trouver l’ingrédient qui allait jouer le rôle d’agar agar. Ce n’était pas très dur, car, dans mes bassins, je cultive toutes sortes d’algues aux propriétés diverses pour des apports en nutriments mais aussi à des fins de liant pour les aliments d’appoints comme les barres alimentaires qui me servent de petits déjeuners. Ces liants feront parfaitement l’affaire. Seul problème, le dosage ! Bien sûr, c’est impossible à doser en temps réel. Ce n’est qu’une fois le produit refroidit qu’on sait si on a fait le bon dosage. Mon premier essai fut une catastrophe… Le résultat était une gelée épaisse et si compact qu’on aurait dit du plastique. Il finit au recyclage. Tout comme les trois suivants, guère plus tendre. Je décidais alors de réduire drastiquement le dosage, mais, cette fois, n’obtint que des liquides à peine crémeux. Certes, cette fois, c’était consommable, mais d’un intérêt culinaire très limité… Ce n’est finalement qu’au huitième essai que je trouvais l’équilibre idéal, obtenant un dessert à la fois crémeux et consistant, ferme dans la cuillère et fondant dans la bouche. L’aliment de l’espace idéal, car suffisamment solide pour ne pas se répandre de partout et suffisamment liquide pour fondre de plaisir en bouche ! Presque parfait, si ce n’était une insipidité déprimante.

Mais je n’avais pas dit mon dernier mot ! Je trouvais rapidement de quoi aromatiser mes panna cotta. Sucre, caramel, fruits divers, sirop… Je teste même aujourd’hui des parfums, qui peuvent surprendre mais qui sont loin d’être mauvais, avec mes aromatiques, thym, romarin, basilic, menthe… Finalement, ces longues traversées en solitaire sont l’occasion d’apprendre plein de choses ! Demain, je m’attaque à la tarte tatin !

par Damien Allemand

Enregistrement No. 23 : 6 Juin 2184

S’élevant sur neuf étages d’environ trois mètres chacun, mon jardin est un haut cylindre de près de trente mètres de haut et d’une dizaine de mètres de diamètre. Les étages sont des plateformes circulaires de cinq mètres de larges sur lesquels sont cultivés fruits, légumes, céréales, plantes aromatiques… Autours de ces plateformes il y a des passerelles d’environ un mètre de large, à l’intérieur et à l’extérieur, pour me permettre d’aller visiter ces jardins suspendus. L’espace restant, environ deux mètres par rapport à la paroi extérieure et un cylindre de deux mètres de diamètre à l’intérieur sont des colonnes d’air qui permettre de ventiler les gaz émis par les cultures, l’air soufflé descendant par le conduit centrale pour remonter par les côtés.

Les deux étages du bas sont consacrés au potager. J’y cultive les légumes et les plantes aromatiques. Les saisons y sont simulées mais avec peu de variation afin de maintenir une culture quasi permanente. Les trois étages suivants sont consacrés aux céréales. Chaque étage crée des conditions de température et d’humidité adaptées à la céréale qui y est cultivée selon la rotation du moment, riz, blé, maïs… Les quatre derniers étages sont consacrés aux vergers. Si les étages plus bas font un peu moins de trois mètres de haut, ceux-là sont un peu plus élevé afin de permettre une meilleure croissance des arbres fruitiers. Chacun de ces quatre étages est en décalage d’une saison par rapport à l’étage supérieur ou inférieur, ce qui permet d’avoir tout le temps des fruits.

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Le Jardin, vu par Fabrice Perrin

J’aime bien venir me promener au milieu de ces cultures. La ventilation permanente mélangeant les parfums, j’ai vraiment l’impression d’être à la campagne, sensation olfactive que ma salle d’immersion ne sait pas reproduire… Et puis il y a aussi la notion de verticalité, ici, qui est peu présente dans le reste de l’appareil. Malgré l’apesanteur, on a vraiment l’impression qu’il y a un haut et un bas. La lumière est placée de sorte à donner une direction de croissance aux plantes, qui ont été génétiquement modifiées pour savoir faire circuler leur sève malgré l’apesanteur.

Quand je pense que, il y a un siècle et demi, la modification génétique des plantes était synonyme de maladies graves… Mais, depuis la faillite, suite à de nombreux scandales, et l’éclatement de la quasi monopolistique entreprise Hillflair, de nombreuses petites entreprises se sont engouffrées dans le créneau. Une compétition à qui ferait les produits les plus sains s’est mise en place. Il en était fini de nourrir l’humanité avec des plantes insecticides juste au prétexte qu’on en produisait plus. La qualité a commencé à remplacer la quantité. Il s’est bien posé la question de nourrir une population toujours croissante. Mais les technologies ayant rapidement permis de développer des plantes avec de bien meilleures qualités nutritives et gustatives les gens se sont tournés vers une alimentation quasi végétalienne, celle-ci permettant du même coup de récupérer des terres d’élevage pour l’agriculture. La production de protéines végétales étant des dizaines de fois plus rentable que celle de protéines animales, l’humanité s’est retrouvée avec une quantité de nourriture qu’elle n’avait jamais imaginé être capable de produire, éradiquant ainsi définitivement la notion de famine. C’est ce qu’on a appelé la révolution agricole du vingt-et-unième siècle, qui, tout comme la révolution industrielle du dix-neuvième a changé la face de la planète, a complètement modifié l’économie mondiale. Elle a fait des pays anciennement sous-développés, riches de terrains vides, le centre de la production mondiale de l’alimentation, car, grâce à ces nouvelles technologies, ils pouvaient produire des denrées saines sur des terrains autrefois abandonnés aux déserts.

Aujourd’hui, je bénéficie de plus d’un siècle de recherche sur la production de plantes hors-sol et d’un demi-siècle de production de plantes en apesanteur. Et je flotte avec plaisir au milieu de ces plantes aux parfums exceptionnels et aux goûts divins, sans parler de leurs propriétés nutritives… Ces cultures étant entièrement automatisées, je n’ai pas grand-chose d’autre à y faire que de choisir ce que je vais manger comme on choisirait dans son frigo. Je règle les paramètres des cultures pour l’adapter à ma consommation. J’ai réduit la quantité produite, car, après près de deux mois de voyage je commence à y voir plus clair sur ma consommation. Alors autant optimiser le système pour minimiser l’usure.

Je vais télécharger un bon bouquin sur ma tablette et m’installer au milieu des plantes aromatiques, thym, romarin, menthe, persil, coriandre, cerfeuil, basilique…

par Damien Allemand

Enregistrement No. 22 : 1er Juin 2184

Dans mon ancien chez moi, l’été doit arriver à grand pas. Il doit commencer à faire chaud. Les fleurs tombent pour laisser place aux premiers fruits verts qui vont grossir. Ici rien ne change… Là-bas, les oiseaux chantent et volent en tous sens. Les fleurs et les herbes répandent leur parfum. Depuis que l’humanité a décidé de redonner sa place à la nature en concentrant sa population dans des villes verticales de plusieurs kilomètres de haut et très concentrées, celle-ci reprend sa place sur les ruines de nos anciennes civilisations. Mon ancienne maison doit déjà avoir été rasée pour laisser place à un chantier, une nouvelle tour alternant habitation et culture hors-sol… Mon immense Colombus ferait pâle figure à côté de ces mastodontes de béton et d’acier ! Ailleurs, les forêts repoussent et la faune sauvage gambade de nouveau.

J’ai enfin retrouvé l’origine de la plaque, hier soir. Une des pompes d’appoint qui servent à maintenir la pression dans le circuit l’avait perdue. Heureusement, il ne s’agissait que d’une plaque de renfort et le système était resté étanche. Je l’ai réparée et renforcée. J’en ai également profité pour réviser toutes les autres pompes similaires. Il y a effectivement un défaut de conception et ces plaques sont susceptibles de se détacher. J’en ai renforcé la plupart, mais il m’en reste encore dix à réviser. J’ai programmé dans l’ordinateur de bord un rappel pour les revoir dans un mois, juste avant le retour à la normale, pour m’assurer que mon bricolage tient bien sur la durée. J’enverrai, aussi, un rapport au concepteur, dès que je serai sur la colonie, via leur navette de courrier express.

En tout cas, cette aventure m’aura beaucoup appris sur la navigation spatiale en solitaire ! D’une part, pousser d’avantages mes opérations de maintenance, pour minimiser les incidents et les imprévus. D’autre part, renforcer mon mental pour être capable de faire mieux face à ces incidents et ces imprévus. J’ai même pris une nouvelle grande décision : j’ai offert à Amar des yeux et des oreilles mobiles ! Avec différentes pièces détachées des drones ou des robots ménagers, j’ai conçu un petit drone équipé d’un micro stéréo hautement sensible et d’une double caméra très haute définition avec vision infrarouge, ultraviolet et amplificateur de lumière. D’une trentaine de centimètres de diamètre, il peut se rendre n’importe où dans l’appareil grâce à un simple mécanisme de propulsion à air comprimé, l’apesanteur faisant le reste… Le drone a sa station d’accueil pour se recharger de temps en temps. Le reste du temps, Amar le pilote pour explorer le vaisseau et repérer les sons ou les émissions anormales. Si l’expérience est concluante, j’en ferai peut-être un ou deux autres. Je vais aussi l’équiper d’un sniffer, pour détecter d’éventuelles particules ou gaz anormaux et déceler des fuites. Le souci que j’ai avec les sniffers que j’ai c’est leur taille… Ils sont un peu gros pour les installer sur mon drone. Je suis en train de faire un nouveau circuit électronique qui ne sera pas beaucoup plus petit mais dont la forme s’adaptera mieux.

Sur ce, je m’en vais aller courir quelques kilomètres en montagne, au milieu des forêts et des petits oiseaux !

par Damien Allemand

Enregistrement No. 21 : 25 mai 2184

– Bonjour Balt.
– Hmmm…
– Je suppose que si tu me rallumes, c’est que tu as besoin de moi…
– Je sais pas…
– Est-ce que tu vas m’écouter et faire ce que je te recommande ?
– J’en suis pas sûr…
– Si tu ne veux pas faire ce que je te recommande alors tu peux m’éteindre à nouveau. Je ne te serai d’aucune utilité.
– Ok… D’accord…
– Je constate que tu es dans un état de stress intense d’après tes paramètres physiologiques.
– Possible… C’est surtout cet alien…
– Tu vas commencer par prendre un comprimé de TL500. Tu le trouveras dans la pharmacie, tiroir bleu, en haut à gauche. C’est un anxiolytique. Il t’aidera à retrouver un esprit clair. En attendant qu’il fasse effet, tu vas aller prendre une douche et te changer. Les paramètres de bord révèlent que tu n’as pas pris de douche depuis au moins trois jours. Ensuite on réfléchira rationnellement à comment élucider ce mystère du bruit que tu entends.

C’est à peu près ainsi que ma reprise de contact avec Amar s’est passée. On a décidé de mettre en place un réseau de micros radio pilotés que je déplaçais toutes les six heures afin d’analyser finement les bruits de l’appareil et de trianguler leurs origines. Il faut comprendre que le micro que j’utilisais pour communiquer avec Amar était intégré à ma combinaison et n’avait pas besoin d’être très sensible pour capter le son de ma voix. Amar ne pouvait donc pas entendre ce que j’entendais.

J’ai donc dû démonter les micros des drones pour les accrocher à divers endroits de l’appareil. Très rapidement, j’ai réussi à enregistrer sur l’ordinateur de bord le bruit en question. Tout d’abord, cela me rassura car j’avais la confirmation que je n’étais pas fou et qu’il y avait bien un bruit bizarre. Mais cela m’inquiéta d’avantages quand je constatai que ce même bruit pouvait être entendu quasi-simultanément à plusieurs endroits de l’appareil. J’avais affaire à plusieurs aliens… Amar me fit remarquer à juste titre que ces différents bruits étaient beaucoup trop similaires pour avoir différentes origines et qu’il devait certainement s’agir des échos d’un unique bruit d’origine se propageant le long d’un système de tuyauterie ou des parois des coursives. En analysant les différents bruits sur plusieurs jours, je comparais la forme de leurs signaux pour chercher les similitudes et les différences. Ce problème m’occupa tellement l’esprit que j’en oubliais assez rapidement de prendre les anxiolytiques recommandés par Amar et retrouvais rapidement un esprit lucide. Mon passé d’ingénieur refaisait surface. J’avais un problème rationnel à résoudre. Au bout de trois jours d’analyses, j’avais isolé la forme d’onde caractéristique des échos du reste du signal. Je savais maintenant exactement quelle devait être la forme du son d’origine et avais une idée assez précise de son emplacement.

Enfin, quand je dis « précis », ça reste relatif à la taille du Colombus. Si on compare l’appareil à un immeuble de trente étages, j’avais localisé l’origine du bruit dans un volume équivalent à un étage. Ce qui reste encore relativement important. Mais je savais précisément quoi chercher et j’avais une méthodologie qui avait démontré son efficacité. Cela ne me prit que vingt-quatre heures supplémentaires pour trouver cet alien qui hantait mes nuits et mes jours depuis près de trois semaines… Et, quelques coups de tournevis plus tard, j’extrayais d’un tuyau du système d’épuration une petite plaque métallique qui avait dû se détacher d’un appareil de filtration pour venir se coincer dans un coude. J’allais enfin pouvoir retrouver une vie normale…

Il va quand même falloir que je trouve quel appareil a perdu cette plaque pour le réparer sans trop trainer. Mais le système d’épuration ne montrant aucune anomalie je pense que l’urgence n’est pas élevée. Je me suis donc donné deux jours de repos pour me changer les idées en faisant du sport et divers autres loisirs.

par Damien Allemand

Enregistrement No. 20. : 20 mai 2184

J’en peux plus… J’entends ces bruits jusque dans mes rêves. J’en suis à me demander si je ne deviens pas fou. Hier dans l’obscurité du vaisseau, j’ai aperçu une lumière de forme humaine se déplaçant au loin devant moi dans une coursive. Pris de panique, je me suis enfermé dans ma cabine et n’en suis plus sorti. Je suis terrorisé. Ces bruits ne peuvent pas venir d’Amar, car je l’ai coupée depuis six jours et ils continuent de revenir. Je pense que le Columbus est hanté.

Est-ce ma phobie du noir qui me joue des tours ? J’ai toujours été terrorisé par l’obscurité. Quand j’étais gamin, me retrouver dans le noir ou juste une profonde pénombre dans un lieu qui m’était inconnu pouvait engendrer chez moi des crises de panique incontrôlable. Je me rappelle un jour que je visitais une vieille collégiale avec mes parents, j’ai voulu, comme tous gamins de mon âge, curieux et aventurier, explorer la crypte. L’admiration des somptueuses volutes baroques ou des immenses vitraux narrant une quelconque histoire biblique, m’ennuyait au plus haut point… Alors que les mystères qui devaient être enterrés, là, sous mes pieds, réveillaient chez moi les souvenirs des nombreux romans d’heroic fantasy que j’avais dévorés depuis des années. Il fallait que j’aille voir. Je m’éloignais alors de mes parents pour entamer la descente du sombre escalier dissimulé derrière l’autel. Plus je descendais et plus il faisait sombre.

Et puis il arriva une marche qui était si sombre qu’elle sembla avaler mon pied, que je ne pouvais plus voir. Je restais un moment devant ce mur d’ombre face à moi tendant les bras pour rechercher la présence d’un véritable mur ou d’une grille, mais il n’y avait rien d’autre que du vide, du vide noir. J’aurais tant voulu toucher ce mur de mes doigts, pour me rassurer, me dire que je n’avais pas été arrêté par du vide mais un véritable obstacle, infranchissable, solide, réel… Au lieu de ça, l’apprenti chevalier chasseur de dragons et de vampires que j’étais, se retrouvait bloqué par du rien ! J’essayais de me raisonner de me dire que tous les fantômes que je voyais danser devant mes yeux n’existaient que dans mon imagination, mais il n’y avait rien à faire. Je ne parvenais pas à descendre une marche de plus.

Au bout de quelques minutes, qui me parurent une éternité, je renonçai à ma descente et remontai les marches quatre à quatre. J’allai voir ma mère que je savais toujours avoir une petite lampe de poche dans son sac à main. Elle me la prêta sans poser de question. Armé de ce sabre laser, je retournai à l’escalier que je descendis sans peine jusqu’en bas sans rencontrer le moindre mur ni la moindre grille. La petite crypte était presque vide à l’exception d’un autel et d’un sarcophage qui devait abriter la dépouille d’un quelconque notable d’un lointain passé. Une petite lucarne laissait à peine passer quelques filets de lumière qui traçaient des rayons dans un air poussiéreux. En bref, il n’y avait rien qui justifiait la moindre crainte, rien qui ne pouvait expliquer mon incapacité à descendre ces marches. Rien d’autre qu’une imagination probablement un peu trop fertile…
Des années après, me voilà à nouveau plongé dans le noir, ce noir qui m’angoisse tant, que ce soit la pénombre de mon appareil ou le noir absolu qui l’entoure. J’ai beau avoir affiché des étoiles sur mes écrans comme un enfant colle des étoiles phosphorescentes au plafond de sa chambre pour lutter contre sa peur du noir, je sais qu’il n’y a rien d’autre qu’un vide noir et absolu dehors.

Et si ce vide n’était pas si vide ? Et s’il existait une quelconque forme de vie inconnue qui serait parvenue à pénétrer dans le Colombus ? Ca me rappelle cette nouvelle d’Isaac Asimov dans laquelle ils avaient inventé un vaisseau capable de voyager dans une autre dimension pour atteindre les autres galaxies, mais cela les obligeait à traverser le monde des morts avant de ressusciter. Et si j’étais dans ce monde des morts et que des fantômes venaient me hanter ?

Cela fait bientôt deux siècles qu’on chasse les planètes extrasolaires. On n’en a trouvé aucune, à ce jour, qui contienne la moindre trace de vie, ranimant au passage tous les discours sectaires sur l’existence d’un dieu qui aurait créé la vie sur Terre et pas ailleurs, sur notre nature divine et unique dans l’univers… Tous les scientifiques, experts en xénobiologie, se fondent des théories les plus complexes pour démontrer que c’est juste que les conditions d’apparitions de la vie sont beaucoup plus compliquées que ce qu’on pensait avant et qu’on n’a pas encore trouvé la rare autre planète qui rassemblait ces autres conditions, mais qu’il était certain, d’un point de vue probabiliste, que celle-ci existait quelque part et qu’on finirait par la trouver… Il n’empêche que nos colonies ont démontrées que la vie était possible sur ces planètes et, du moment qu’on l’apportait et qu’on la faisait démarrer, elle s’y développait sans aucune difficulté. C’est juste qu’elle n’y était pas apparue, qu’il a manqué un petit quelque chose qu’on n’a pas encore identifié, selon les scientifiques, ou la touche divine, selon les autres, pour qu’elle démarre.

Et moi, je suis là, dans cette autre dimension à découvrir qu’il existe bien une autre forme de vie ailleurs dans l’univers et elle est là dans mon appareil ! Venant d’une autre dimension, qu’on connait pourtant bien pour y avoir envoyé des dizaines de vaisseaux depuis des décennies, mais sans l’avoir jamais vraiment étudiée, elle vient me narguer ici, dans mon monde à moi. Que me veut-elle ? Me veut-elle du mal ? Ou seulement me découper en lamelles fines pour pouvoir m’étudier en détail ?

Ou suis-je seulement en train de perdre les pédales ? Je crois que je vais rallumer Amar… Je ne suis pas sûr qu’elle puisse faire grand-chose, au point où j’en suis arrivé. Mais au moins elle sera témoin de ce qui m’est arrivé quand mon appareil ressortira. Elle pourra raconter qu’il existe une autre forme de vie hostile dans l’autre dimension dans laquelle nous voyageons quand nous replions l’espace…

par Damien Allemand