Enregistrement No. 31 : 13 Juillet 2184

Ca y est ! Je suis enfin sorti de cette espace noir sans étoile pour retrouver l’univers normal. C’est tellement bon de retrouver des vraies étoiles que, pour m’en convaincre, je me suis offert une sortie en scaphandre, d’abord pour contrôler que la paroi n’a subi aucun dégât, mais surtout pour contempler les étoiles de mes propres yeux… Je suis resté plus d’une heure dehors à admirer le plus beau ciel étoilé qu’il m’ait été donné d’observer.

Quelques heures après ma sortie du repli spatial, j’ai reçu un message de la colonie qui me souhaitait la bienvenue ! Je me suis empressé de les remercier et de leur envoyer mes messages afin qu’ils préparent les pièces dont j’ai besoin. J’ai également reçu un message d’un journaliste qui souhaite me rejoindre pour faire un article sur moi et commenter en direct mon arrivée. Il me reste encore deux jours de navigation avant d’atterrir. Il devrait me rejoindre environ un jour avant pour observer un peu la vie à bord… J’ai bien fait de faire un peu de ménage et de rangement !

Je vais m’empresser de terminer de vérifier, histoire de ne pas trop donner une mauvaise impression… Il ne faudrait pas qu’il trouve une chaussette sale dans la salle de sport ou un sachet de vis dans la cuisine ! Il me faudra bien les prochaines vingt-quatre heures pour finir de parcourir les kilomètres de coursives de l’appareil. J’ai déjà demandé à Amar d’envoyer ses drones un peu partout. Pendant ce temps, moi aussi, je grimperai, ramperai et me faufilerai un peu partout dans des couloirs lumineux, des tubes sombres, des espaces intercoques difficiles d’accès. La routine du quotidien, habituellement répartie sur plusieurs semaines, mais, là, rapidement concentrée en vingt-quatre heures.

par Damien Allemand

Enregistrement No. 30 : 10 Juillet 2184

Dans moins de deux jours, je retourne dans le mode de navigation normal. J’ai commencé à remettre un peu les choses en ordre ici. J’imagine que la Colonie doit m’attendre avec impatience. J’ai pour eux un peu de cargaison et surtout des nouvelles de la Terre. J’ai revu aujourd’hui l’état des colis en soute afin de m’assurer qu’il n’y ait aucune mauvaise surprise.

J’ai également fait une liste des messages à leur faire parvenir dès que je serai à nouveau en mesure d’en envoyer. Il me faut leur commander quelques pièces de rechange. Il n’était pas prévu que certaines s’usent si vite. Je leur ai donc préparé une commande en modifiant certaines caractéristiques afin de diminuer grandement leur détérioration. Cl1 est une colonie très avancée, établie il y a déjà plus de soixante-dix ans. Ils ont leurs usines, leur agriculture, leurs universités, leurs exploitations minières… Ils sont complètement auto-suffisants.
Leur population, de plusieurs dizaines de millions, croît confortablement. Ils ont depuis longtemps abandonnés les modules préfabriqués dans lesquels habitaient les premiers colons et vivent aujourd’hui dans de géantes bulles dans lesquels ils maintiennent une atmosphère respirable, celle de la planète n’étant pas encore complètement convertie. Ils ont injectés des quantités colossales de plancton dans les océans, essentiellement du phytoplancton qui, par photosynthèse, converti le dioxyde de carbone de l’air en oxygène. Ils peuvent maintenant sortir de leurs bulles avec un simple respirateur leur fournissant l’appoint d’oxygène.

Leur industrie, aussi évoluée que sur Terre va me permettre d’obtenir toutes les pièces qu’il me manque. Leur agriculture, va me fournir d’autres aliments afin de changer un peu du quotidien. J’attends ce contact humain avec une certaine impatience… Et surtout, revoir enfin de vraies étoiles !

par Damien Allemand

Enregistrement No. 29 : 3 Juillet 2184

Ca y est ! Amar sait jouer au jeu de go ! Jeu idéal pour les longs voyages. Chaque partie est l’histoire d’une conquête. Ici un front qui avance, là un autre qui recule. Soudain, un village se rebelle, une percée de l’ennemi en territoire conquis. Savoir jongler avec les espaces, maîtriser le vide… Construire des murs de défense qui s’écroule subitement autour de leur unique faille qu’on avait manqué de consolider. Les parties durent parfois plus d’une heure, m’écartant de mes tâches. Je suspecte d’ailleurs Amar de me laisser gagner, quand la partie s’éternise un peu trop, pour que je retourne plus vite au contrôle de mes appareils.

Aujourd’hui, je suis allé courir dans les Highlands, paysages fabuleux remplis de mystères. J’ai fait subir à mon simulateur une rude épreuve en allant grimper des rochers descendre des falaises, monter les escaliers des châteaux en ruines, traverser des champs de hautes herbes, courir en bord de mer, les pieds dans l’eau. A ma grande surprise et mon grand plaisir, il m’a donné un rendu très réaliste. Bien sûr il me manquait les sons – les vagues d’une mer sombre frappant la roche noire, le vent soufflant sur les grandes prairies ou s’infiltrant dans les ruines – et les parfums d’herbes ou d’iodes… Je suis donc allé finir ma journée en salle d’immersion pour gouter encore un peu à ces paysages au bord d’une falaise battue par la mer et les vents, pour lire quelques bonnes vieilles histoires de fantômes… L’esprit nourrit des mythes celtes, je vais me coucher !

par Damien Allemand

Enregistrement No. 28 : 28 Juin 2184

La douceur des traits de son visage, la rondeur des courbes, la légèreté de sa chevelure flottant au vent. Je n’avais jamais remarqué, de son vivant, ce qui, probablement inconsciemment, m’avait fasciné chez elle. Dans mes dessins, il y a encore un élément que je n’arrive pas à rendre satisfaisant, la magie de son regard. J’ai beau le travailler, j’ai l’impression que, même si, à chaque trait, je m’en approche d’avantage, je ne l’atteindrai jamais.

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Quand je ne dessine pas, je continue mes activités usuelles, sport, jardinage et bricolage. J’ai d’ailleurs encore changé ce matin une de ces plaques qui menaçait de se détacher.

Le nouveau drone d’Amar étant équipé de bras, je me suis mis en tête de lui apprendre à jouer aux dames ! J’aurais pu jouer contre l’ordinateur avec toutes ces applications accessibles dans ma bibliothèque multimédia, mais jouer avec quelqu’un à qui on peut parler, c’est une toute autre expérience. Le jeu est, avant tout, une activité sociale. Ce n’est pas juste une occupation de l’esprit, c’est avant tout une occasion de se retrouver et de passer un bon moment ensemble. On parle de choses et d’autres. On se remémore des souvenirs. On en construit d’autres. On blague. On s’énerve. On se fâche. On se réconcilie. On pleure. On rit. Je découvre qu’Amar est capable d’humour… Je trouve ça incroyable, une machine qui arrive à me faire rire !

J’avais ces quelques jeux de voyages dans mes armoires, dames, échecs, go… Souvenirs d’enfance. Souvenirs de lointains bons moments passés à jouer avec les amis. Les pièces sont aimantées. Alors je me suis dit que ça pouvait servir dans l’espace et je les ai rajoutés dans mes bagages. Quand je suis retombé dessus j’ai d’abord pensé m’amuser à jouer contre moi-même tels ces génies des échecs travaillant leur stratégie. Mais, loin d’être un génie des échecs, je me suis vite lassé. Et puis l’idée de jouer avec Amar m’est venue et, depuis quatre jours, on s’adonne à ce petit rituel quotidien. J’ai commencé par les dames, car plus facile. Plus tard, je la défierai aux échecs ou au jeu de go. Ce qui reste obscur est que je ne sais pas si elle le fait exprès mais elle gagne environ une partie sur deux. C’est un peu comme si ce jeu nous mettait sur un pied d’égalité. Amar est passée du stade du docteur rabat-joie à la bonne compagne de voyage !

par Damien Allemand

Enregistrement No. 27 : 23 Juin 2184

Je suis inquiet. Je me rends compte que ma réserve de papier s’amenuise rapidement… J’ai donc décidé d’économiser en reprenant les exercices sur tablette.

J’ai également repris mes recherches culinaires. Je me demande si je pourrai enfin réussir un chiffon cake. Toute la difficulté du chiffon cake réside dans le fait qu’il faut le faire sécher la tête en bas pour qu’il ne se dégonfle pas. Or, dans l’espace, pas de pesanteur donc pas de risque qu’il ne retombe ! Mon seul souci, et il est de taille, c’est que la recette est basée sur des blancs montés en neige… Or je n’ai pas de poule, ici et donc pas d’œuf… Mais je ne désespère pas de trouver une protéine adéquate, avec laquelle je parviendrai à faire des « blancs en neige »…

J’ai également conçu un deuxième drone pour Amar qui se plait à visiter le vaisseau à loisir. Me rendant de menus services comme allant examiner telle ou telle structure pendant que je m’occupe sur une autre. Bref, les occupations ne manquent pas… Mais il me reste encore près de trois semaines avant de revoir les étoiles pour de vrai…

par Damien Allemand

Enregistrement No. 26 : 21 Juin 2184

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Mes dessins commencent à prendre tournure. J’ai commencé sur ma tablette par suivre le tracé prédéfini proposé par le cours. Mais,  rapidement, le besoin de sentir la mine du crayon glisser sur le papier est devenu trop tentant. Installé dans ma salle d’immersion, j’esquisse, je croque, je griffonne… Une montagne,une forêt, des rochers battus par la mer au pied d’une falaise… Où que j’aille dans le vaisseau, j’ai toujours sur moi quelques feuillets et un ou deux crayons. Je me suis amusé à croquer le tableau de bord, avec ses jeux de lumières, ses ombres mystérieuses. Ses formes géométriques régulières en font un bon et facile exercice au dessin.

Mais le croquis ultime que je rêve de réaliser est celui de ma bien-aimée. Je me suis appliqué à travailler sur son portrait, mais je suis loin d’être satisfait. La forme du visage a encore le trait irrégulier du débutant. Il va me falloir m’exercer encore et encore…

par Damien Allemand

Enregistrement No. 25: 18 Juin 2184

Quand on a une vie active, qu’on croule sous le travail et les responsabilités, on se plaint de ne pas trouver le temps de faire tout ce qu’on voudrait tant faire. On reporte à plus tard, le weekend prochain, et puis les prochaines vacances, ou, peut-être à la retraite… Et puis arrive un jour où on ne peut plus… L’occasion est passée, l’âge nous a rattrapés… Alors, on regrette, inutilement…

Pour moi, en ce moment, c’est tout le contraire ! Du temps, j’en ai ! J’en ai à ne plus savoir qu’en faire… Je tourne en rond dans mon vaisseau, comme un hamster, dans sa cage, qui ne fait rien d’autre que manger, dormir et faire des tours de roues. Prenant conscience de cela, j’ai repensé à ma vie d’avant. J’ai essayé de me rappeler les éléments de ma liste de choses à faire avant de mourir. En fait, en y réfléchissant bien, je ne crois pas avoir jamais même pris le temps de faire une telle liste. On regarde une émission à la télé ou on tombe sur un article dans un magazine et on se dit : « tiens, je ferais bien ça… » Et puis on le range dans un coin de sa mémoire, qui s’empresse de l’oublier pendant qu’on s’active sur nos tâches quotidiennes…

Ce matin, comme presque tous les matins, je regardais la photo de Delilah et ça m’a rappelé un jour qu’on se baladait sur la côte. On s’était assis au bord d’une falaise. La mer rythmait nos pensées et absorbait nos regards. Le vent faisait doucement flotter ses cheveux fins. Ce jour-là, je m’étais dit que j’aurais aimé savoir dessiner, croquer la scène pour capturer la douceur de son visage et la caresse du vent dans ses cheveux, sentir le crayon se frotter au grain du papier alors que, de détails en détails, l’instant magique que je vivais se figeait pour toujours sur la feuille. Et puis le temps nous rattrapa si vite que je n’ai pas eu le temps d’apprendre à dessiner avant que le cancer ne m’enlève ces instants magiques.

J’ai décidé que plus jamais je ne laisserai l’adversité me voler ma vie. Dès que je me suis levé, je suis allé fouiller dans ma bibliothèque multimédia et y ai déniché plusieurs cours de dessin qui m’ont l’air très bien. J’ai réussi à trouver du papier et des crayons, que j’avais emmenés, au cas où j’ai besoin de noter des choses et que j’ai une panne de matériel électrique. Et j’ai commencé mes premiers cours.

par Damien Allemand