Enregistrement No. 42 : 10 Septembre 2184

Me voilà de nouveau dans l’obscurité la plus totale. Aucune étoile autour de moi. Fonçant vers ce qui est la dernière frontière de l’empire humain… Et, par la même, rajoutant un peu plus de distance entre moi et Slenn… Peut-être, en revanche, je me rapproche de l’étoile de Delilah ?

Les télescopes, sur Cl3, n’étant pas assez puissants pour observer Cl6, il n’y avait pas moyen d’en savoir plus sur ce qu’il se passait là-bas. Leur étoile ne présentait aucune anomalie, pas d’éruption hors norme, pas de trou noir, de super nova ni de pulsar dans le coin. Leur silence est donc une énigme. Je suppose qu’il n’y a rien de grave. Peut-être sont-ils bloqués dans leurs modules de survie ? Ils n’auraient pas réussi à enclencher leurs signaux de détresse. Ou alors ils ont bien envoyé un courrier rapide mais celui-ci a connu une défaillance quelconque et n’est jamais arrivé…

Quand on est tout seul, comme ça dans le vide spatial, on ne peut empêcher son imagination de concevoir toutes sortes d’idées plus ou moins tordues. Je m’efforce d’y mettre des garde-fous, pour éviter de ne sombrer dans une quelconque folie irrationnelle comme cela m’est arrivé au début de mon voyage. Il m’est revenu en mémoire un vieux film de science-fiction dans lequel des astronautes se retrouvaient sur une planète habitée par des monstres qui ne sortaient que la nuit, nuit qui n’arrivait que très rarement du fait du double soleil qui les éclairait. Bien entendu, il avait fallu qu’ils débarquent peu de temps avant une éclipse…Bien sûr, il a fallu que ce vieux film me revienne en mémoire maintenant ! Je me presse donc de le mettre de côté et de ne garder en tête que des scénarios logiques et rationnels, occupant au plus mon esprit à d’autres activités que la rumination.
Cela dit, Amar m’a encore battu aux échecs ! La chance du débutant, sans doute…

par Damien Allemand

Enregistrement No. 41 : 8 Septembre 2184

Le Colombus accueille les nouveaux colons sur Cl3

Le Colombus accueille les nouveaux colons sur Cl3

– Bienvenus à Cl3 ! Vous avez choisi de nous rejoindre pour construire ensemble notre magnifique Colonie qui a récemment entamé une nouvelle phase dans son évolution en construisant des dômes. Vous allez… Bla bla bla…

Un long discours ennuyeux à mourir. Il dura plus de vingt minutes. Les passagers semblaient bien fatigués de ce long voyage pour pouvoir suivre un tel discours. Je fis de mon mieux pour leur souhaiter la bienvenue et les encourager à s’installer ici au plus vite.

A la fin de la cérémonie, je me posais encore la question de retourner vers Cl1 quand le gouverneur me prit à part. J’eus peur qu’il me propose de rester ici…

– Monsieur Cairn, puis-je vous parler un instant ?
– Appelez-moi Balt. Ca fait longtemps qu’on ne m’a pas donné du « Monsieur »…
– Ecoutez-moi, Balt. Je sais que vous avez vos plans, mais on aurait bien besoin de votre aide…
– Effectivement, j’ai mes plans, mais dites toujours…

Je le voyais gros comme une montagne qu’il allait me demander de rester donner un coup de main, mais ce qu’il me demanda était tout autre.

– On s’inquiète pour Cl6… Vous connaissez Cl6 ?
– Euh… Oui… J’en ai entendu parler… C’est la dernière colonie à s’être établie.
– Ils ne sont qu’à quelques semaines d’ici, en repli, donc on les aide beaucoup à se développer. On échange régulièrement avec eux par courrier rapide environ toutes les deux semaines. Mais là ça fait plus d’un mois qu’on n’a pas eu de nouvelles d’eux. Depuis leur dernier message, on leur a envoyé deux courriers mais n’avons reçu aucune réponse. Alors on envisageait d’envoyer une équipe sur place pour aller y voir, mais on se disait que vous y seriez plus rapidement… Si ça ne vous fait pas faire un trop long détour, bien sûr…
– Euh… Je… Oui. Je pense que ça doit pouvoir se faire. Ce n’est pas la direction que j’avais prévue, mais celle-là ou une autre…

Je me mentais honteusement à moi-même… D’un côté, je mourais d’envie de faire demi-tour vers Cl1, et, d’un autre, le destin m’offrait le prétexte attendu pour aller de l’avant.

– Mais que disait le dernier message que vous avez reçu d’eux ?
– Oh ? Pas grand-chose d’extraordinaire. Ils mentionnaient une panne dans un système d’alimentation secondaire, demandaient quelques pièces de rechange supplémentaires, au cas où… Pour l’anecdote, ils parlaient aussi d’un corps céleste, astéroïde ou comète, qu’ils avaient vu approcher et qu’ils auraient aimé prendre le temps d’observer mais ils étaient trop occupés avec la mise en place des différents systèmes et les quelques pannes, mineures, qu’ils avaient à réparer…
– Ils ont peut-être quelques soucis qui les empêchent de communiquer… Sans doute rien de grave, sinon ils auraient envoyé un courrier SOS, non ?
– Oui. Sur les colonies, on a un système automatique préprogrammé qui envoie un appel à l’aide aux colonies les plus proches et à la Terre, en cas de problèmes…
– Bien. Quand part votre navette ?
– Cet après-midi. Quand pouvez-vous partir ?
– En fait, j’avais déjà préparé le Colombus… Je comptais partir aujourd’hui.
– Combien de temps pensez-vous pouvoir mettre ? Notre navette prévoit quatre semaines…
– Si vos courriers mettent deux semaines…
– Un peu moins…
– Et votre navette quatre, je pense que je peux le faire en deux ou trois semaines.

par Damien Allemand

Enregistrement No. 40 : 7 Septembre 2184

Je suis arrivée sur Cl3, il y a trois jours. Bien qu’établie depuis quelques décennies, déjà, la colonie est encore peu évoluée. Ils vivent encore dans le système des modules préfabriqués interconnectés. Ils ont commencé la construction de leurs premiers dômes il y a seulement deux ans. Le premier devrait se terminer l’année prochaine. Outre la multitude des petits bâtiments interconnectés qui se propageait à la surface comme une procession de fourmis, le paysage n’était que des déserts de rocs  bordés par les océans. Des montagnes, sortaient des ruisseaux, qui devenaient des torrents, des rivières et enfin des fleuves s’écoulant calmement vers leur destination finale dans une des mers. Contrairement à la Terre, un peu plus de la moitié de la surface de Cl3 était recouvert de terre émergée tant et si bien qu’il était difficile de dire s’il s’agissait, comme sur Terre, de continents entourés d’eau ou de mers intérieures gigantesques.

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Avec une population d’environ un million de personnes, dont un quart est une première génération née sur place, Cl3 se répartit sur deux sites éloignés de quelques centaines de kilomètres, au bord de deux fleuves. La première cité qu’ils appellent Origin, se trouve au pied d’une magnifique chaine de montagne, dont les sommets, couverts de neiges éternelles, culminent à plus de huit mille mètres. A l’opposé de ces montagnes, la ville donne directement sur l’océan, dans lequel de grosses usines automatisées déversent des quantités colossales de micro-algues dans l’espoir de faire chuter rapidement le taux élevé de gaz carbonique présent dans l’atmosphère.

L’activité volcanique est encore importante sur la planète et, la nuit, on peut sans peine distinguer le rougeoiement de volcans lointains qui illuminent tout l’horizon.

Si la vie y est moins confortable que sur Cl1, les Clitridiens n’ont pas manqué de développer de nombreux loisirs, allant des sports aquatiques, aux sports de glisse sur les sommets enneigés. Les night Clubs, théâtres et cinéma n’ont pas non plus été oubliés. Toutefois, les habitants d’ici étant d’un abord un peu plus froid que les Clisuniens, je ne me suis pas fait beaucoup de relations. Quelques amis avec qui sortir le soir, tout au plus. Travaillant beaucoup la journée, ils me laissent seuls me débrouiller.

Demain, on doit accueillir une navette de colons en provenance de la Terre. Après je devrais décider si je continue ou si je retourne vers Cl1…

par Damien Allemand

Enregistrement No. 39 : 29 Aout 2184

Retour à la normal dans trois jours. Sur l’écran de mon poste de commande où je simule les étoiles qui m’environnent, le soleil de Cl3 se distingue maintenant bien des autres étoiles sous la forme d’un petit disque brillant parfaitement au milieu.

Les nouvelles pièces sont de bien meilleure qualité. Je ne constate aucun signe d’usure ni de début de détachement. Je refais un tour dans l’appareil pour vérifier la cargaison. Les livraisons depuis la Terre. Celles depuis Cl1. Plus aucun insecte n’a montré le bout de son nez. Le risque de contamination est donc écarté
J’intensifie mes séances de sport, car, si la planète de Cl1 était légèrement plus petite que la Terre, Cl3, en revanche est un peu plus grande, donc, la gravité y est plus élevée. Il me faut donc être musculairement au maximum de mon niveau pour minimiser les risques d’usure et de fatigue. Je me suis juré : demain je reprends les séances de natations. Il n’y a que ça qui puisse me garantir un maximum d’équilibre musculaire.

par Damien Allemand

Enregistrement No. 38 : 20 Aout 2184

La routine a vraiment repris son cours. Je suis de nouveau l’explorateur solitaire qui traverse l’espace à la recherche d’une frontière qu’il ne trouvera jamais… Je fais du sport intensément, tous les jours. Je cuisine. Je regarde des films. J’inspecte mes machineries dans les moindres détails. Je joue aux dames, aux échecs et au go avec Amar…

J’ai parfois l’impression d’avoir vraiment mis Slenn et Cl1 derrière moi. Mais, à chaque fois que je sors de la salle de sport, je réalise que je n’ai toujours pas retouché au simulateur de natation sous-marine… Elle est toujours un peu là et j’ai tellement peur de m’y attacher que je fais tout pour l’éviter.

De temps en temps je regarde des vieilles photos, des photos de moi et Delilah. J’y ai rajouté des photos de Slenn… Il ne me reste que deux semaines avant d’arriver à Cl3 et je n’ai toujours pas pris ma décision. Par moment, je me complais dans mon rôle d’explorateur solitaire, fier de moi, fier de ce que j’accomplis, imaginant découvrir ce que personne n’a jamais découvert, inscrivant mon nom dans les livres d’histoire. Mais, à d’autres moments, je me demande si ce rêve n’est pas que la recherche d’une admiration futile de la part des autres et que le véritable accomplissement serait plutôt de penser à moi, à ce que je veux vraiment. Suis-je parti pour les autres ? Pour fuir quelque chose ? Pour chercher quelque chose ? Quelqu’un ? En mon fort intérieur, je me dis que je suis parti pour rechercher Delilah. Mais qu’est-ce que cela veut dire ? La recherche d’une étoile lointaine qui abriterait le paradis ? Dans ce cas, je me dois de continuer droit devant et chercher éternellement. Ou la recherche d’un autre amour ? Dans ce cas, je dois faire demi-tour et retrouver Slenn.

par Damien Allemand

Enregistrement No. 37 : 15 Aout 2184

Après deux semaines de repli, j’aimerais pouvoir dire que le voyage a repris son train-train quotidien. Mais des passagers clandestins ont faire leur apparition ! J’ai trouvé une poignée d’insectes dans les fruits ramenés de Cl1. Je me suis empressé de les éradiquer avec les moyens du bord… Mais, depuis, je passe des heures à surveiller mes plantations. J’ai même réservé un drone d’Amar à cette tâche. Il ne fait rien d’autre que d’inspecter les plantations et les réserves alimentaires à la recherche du moindre mouvement suspect. N’ayant plus rien observé depuis quatre jours j’imagine que je suis parvenu à en venir à bout.

La conséquence en est que je ne fais presque rien d’autre à part un peu de sport. Dès demain, je vais arrêter ces observations et reprendre mes opérations de révision de l’appareil. Il ne faudrait pas qu’une poignée de ces petites bêtes ne me mette en échec, en détournant mon attention d’une panne majeur qui couverait dans un tuyau ou dans les rouages d’une machine.

par Damien Allemand