Tina Johnson : Samedi 29 Avril 2186

Miam miam ! Et voilà mon premier rollmops de l’espace ! Quatre jours de macération dans un mélange de vinaigre, de sel et de quelques autres épices (coriandre, anis étoilé, muscade…) selon la disponibilité et mes goûts. J’ai un certain nombre d’épices en stock dans les placards de l’Amerigo et quelques-uns comme la coriandre qui pousse assez bien. Bon… C’est peut-être pas très conventionnel comme recette : on fait avec ce qu’on a ! C’est pas mauvais, mais je crois que ça gagnerait à être macéré un peu plus longtemps. Je dois avouer que j’ai manqué de patience. Je vais tenter plusieurs recettes et je vais les laisser macérer plus d’une semaine.
Encouragée par AMAR, je passe plus de temps dans le simulateur de nage. On y prend goût. Je nage nue avec juste le système respiratoire. Mais pour sortir de l’ordinaire, plutôt que de simuler une quelconque barrière de corail, je fais afficher le ciel étoilé. Quoi de plus fabuleux que de nager au milieu des étoiles ? Sentir l’eau fraîche sur mon corps rajoute des frissons au vertige du vide infini. Je peux y passer des dizaines de minutes. Je pourrais y passer des heures, mais les risques d’œdème sont assez élevés en apesanteur. Alors, je limite un peu ou je finis le spectacle en salle de simulation, toujours aussi nue, mais avec un hamburger et un soda, histoire de reprendre les calories que j’ai perdues !
Je sais ! On va me dire qu’il n’y a pas d’endroit plus hostile à la vie que l’espace profond replié et qu’il est critique de faire attention à soi et, surtout, de prendre soin du joujou à plusieurs millions d’euros qu’on m’a confié pour aller voir ailleurs si on y est. Et bien je confirme, là, dehors, il y a personne ! Alors foutez-moi la paix ! Et laissez-moi passer du bon temps ! Bientôt, je vais me retrouver au contact d’une civilisation extra-terrestre qui a la fâcheuse habitude de faire disparaître ceux qu’ils croisent. On offre bien une dernière faveur aux condamnés. Alors que j’en profite moi aussi !

par Damien Allemand

Dennis Jaïnoa : Jeudi 27 Avril 1933.

Non. Ils ne sont pas tous vides ! On a trouvé un caisson avec quelque chose à l’intérieur. Y a des lumières qui clignotent, des voyants, des écrans qui affichent des symboles bizarres. La paroi transparente laisse apercevoir une étrange créature, aux formes arrondies, dotée d’une seule jambe, trois bras, trois yeux. Sa peau grise est légèrement transparente et a parfois des reflets rose. Il a l’air vivant, mais plongé dans un profond sommeil. S’il est là depuis des millénaires, il doit attendre que quelqu’un le sorte de là. Peut-être attend-il que ses congénères reviennent le chercher ? Vraisemblablement, c’est raté. Ça fait des milliers d’années que leur soleil s’est calmé et personne n’est venu le sortir. Quant aux autres, où sont-ils passés ? Était-il seul ? Je doute qu’on soit venu prendre les autres et qu’on l’ait laissé, seul. Il y aurait eu des trous dans la surface de la planète pour accéder à cet antre. Mais il n’y a que le trou que nous avons fait.
Triisk a une théorie. Il pense que si quelqu’un devait venir le chercher, ils avaient probablement conçu un système de réveil facile à actionner car, il n’y a aucune garantie que, plusieurs millions d’années après, les descendants soient encore capables de comprendre une technologie aussi vieille. Ces symboles sont sans doute, pour leurs descendants, des hiéroglyphes obscurs et incompréhensibles, venus d’un autre temps. Donc, si eux étaient censés pouvoir le réveiller, on devrait aussi y arriver ! Triisk a donc minutieusement étudié les commandes sur le caisson et il pense que le plus logique serait d’appuyer sur le bouton le plus attirant, le gros bouton rouge au milieu. Alors c’est ce qu’on vient de faire. Il semble se passer quelque chose mais, vraisemblablement, le système de réanimation doit prendre du temps. Ça fait quelques heures qu’on surveille, il se passe plein de choses sur la machine mais je crois qu’on va devoir attendre un moment, voire un jour ou deux, avant de la voir s’ouvrir.

par Damien Allemand

Tina Johnson : Lundi 24 Avril 2186

Mouah ah ah ah ah ah ah ! Je suis la reine de la nuit. Celle qui hante les replis obscurs de notre univers. C’est vrai ! Je suis la seule, ici. Telle une âme en peine, j’erre sans voir où je suis, ni où je vais. OUI, AMAR ! JE T’ENTENDS ! Je vais reprendre une dose de chocolat synthétique et faire des longueurs de natations. Ça me fera du bien. Mais ce que j’aime le plus c’est regarder les étoiles. Bon, je sais, ce n’est qu’un planétarium qui reproduit artificiellement les étoiles que je verrais si je voyageais en ligne droite. Mais, franchement, c’est beau ! Moi, ce que je préfère au chocolat synthétique c’est la bière. Une bonne binouze et je m’en vais en salle d’immersion avec un bon film, ou, mieux encore, le faux ciel du dehors… Je me plante le nez au ciel. Je me mouche dans les étoiles et je pisse comme il pleure sur les femmes infidèles…
Ah ah ! Amsterdam ! Comme disait ce bon vieux Jacques. J’y ai passé quelques temps quand même. Qu’est-ce que j’en ai bouffé des harengs ! Ah… Tiens ! Et si je faisais des Rollmops ? J’ai un aquarium de harengs. Je dois pouvoir faire du vinaigre. J’ai du sel. Tout ce qu’il me faut. Ces pauvres harengs… C’est marrant de les voir nager dans l’aquarium sens dessus-dessous ! L’aquarium est une sorte de cylindre avec des algues accrochées partout. Et les harengs nagent là-dedans sans trop savoir où est le haut ou le bas. Sauf quand je me pose. Alors là, la gravité revient et ils se remettent à l’endroit. C’était une bonne idée ces aquariums. J’en ai un de harengs, un de sardines, un avec des méduses et puis d’autres avec diverses sortes de planctons. Ils ne servent pas que de sources de protéines, mais c’est aussi un passe-temps fabuleux. Quand le vide spatial devient trop pesant, je m’installe au milieu de mes petits poissons et, telle une plongeuse, flottant entre deux eaux, je les regarde en silence, nager dans tous les sens, paisiblement. Ce qui est amusant c’est qu’ils se remettent tous à l’endroit avec l’apesanteur, sauf les méduses. Elles, elles nagent dans tous les sens, tout le temps ! Increvables, ces bêtes là… Ça bouffe n’importe quoi et ça grossit autant qu’elles peuvent, enfin, tant que je les transforme pas en barres protéinées. Oui, parce que la salade de méduses, on s’en lasse rapidement… Alors, je les transforme avec d’autres ingrédients, des levures, des parfums, en des barres qui ne sont pas mauvaises et, surtout, pratiques à manger en apesanteur. Bon, toutes ces causeries culinaires, ça me donne faim : je vais m’attaquer à mon projet de rollmops.

par Damien Allemand

Weldon Alavie : Samedi 22 Avril 9995

Mon caisson est prêt. Il tourne depuis quatre jours sans aucune déviation jusqu’à la quinzième décimale. J’ai tourné dans tous les couloirs pendant des heures. L’envie de se sentir en vie, de sentir la matière. Je ne sais pas ce que ça doit être, l’hibernation… A-t-on conscience de quelque chose ? Cela fait plus de soixante-douze heures que je jeûne, ne me nourrissant que de perfusions. Je les agrémente de parfums artificiels que je diffuse ici ou là, pour continuer à stimuler mes sens. Des parfums artificiels, mais cela me rappelle le monde de dehors. Cela fait tellement longtemps que je n’ai pas senti l’odeur des fleurs, l’air iodé des bords de mer, la sève des sapins des grandes forêts. Je ne suis plus sûr de leurs parfums, de leur couleur. Le son du vent dans les branches. Le chant des oiseaux. Je ne peux pas nier que j’ai peur. Je suis même terrifié ! Je me demande si les autres l’étaient autant. Je crois que je le suis beaucoup plus qu’eux. Je suis le dernier. Je suis le responsable de tout ça. Je crois que je suis bien plus terrifié pour les autres que pour moi. Porter seul cette si lourde responsabilité. Avoir confiance. Confiance en ce système. Il est ultra-stable. Il n’y a aucune raison qu’il dévie d’un iota avant plusieurs dizaines de millions d’années. Avoir confiance en nos frères et sœurs, en leur descendance, surtout. Qu’ils viennent nous chercher. La balise émet son message sans faiblir depuis déjà des dizaines d’années. Alors, aussi loin qu’ils aillent, ils continueront de nous entendre et de veiller sur nous, bien cachés dans notre cocon de roche, attendant patiemment que le feu de l’enfer se retire pour nous laisser sortir.
Voilà donc mon dernier message. A celui qui le lira, je lègue la responsabilité de nous réveiller. Et si on ne se réveille pas, vous trouverez dans ces machines toute notre histoire, notre savoir, notre culture, notre art, notre science… Je ne dis pas adieu. Je dis au revoir. Car j’ai confiance. Je sais que je reviendrai, pour écrire la suite de cette histoire.

par Damien Allemand

Dennis Jaïnoa : Jeudi 20 Avril 1933.

Trois mois qu’on est là, à explorer, par drones interposés, cette étrange cave. Les microbiots ont creusé jusqu’à ce qui ressemble à une sorte de salle fermée par un sas. On a fini par trouver comment l’ouvrir. A l’intérieur, un dédale de couloirs. Des salles de contrôles, mais de contrôles de quoi, on n’en a aucune idée. Et puis, hier, on a trouvé les caissons. Une véritable ruche. Des caissons à perte de vue. Une sorte d’immense hangar rempli de caissons, sans qu’on n’en voie ni le sol, ni le plafond, ni le fond. Dans les caissons ? Rien ! Tous vides ! Alors, pourquoi ce message ? Ce système émet un message, une ondulation complexe dans plusieurs fréquences. Un message qui veut dire quoi ? A l’intention de qui ? Si tous ces gens sont partis avant que leur soleil n’explose, alors pourquoi continuer à émettre ? Et sinon, où sont-ils passés ? Ils n’ont pas pu sortir puisque toute la surface de la planète a été vitrifiée et soigneusement scellée. On comprend pas.
Le Colombus est aujourd’hui à l’abri à l’entrée de cette caverne qu’on a creusée. Une partie de la soute a été gardée en vide pour conserver Balt et Namgou. Le froid quasiment absolu et le vide spatial les conserve très bien. On tâchera, en temps et en heure, de les ramener à leur peuple respectif pour qu’ils leur offrent une sépulture adéquate.
Pour l’instant, on continue d’explorer un peu cet endroit, mais, si on ne trouve rien de plus on retournera pour chercher le drone qu’on a lâché chez les robots et on rentrera chez nous.

par Damien Allemand

Tina Johnson : Mardi 18 Avril 2186

Poum, poum, poum, poum… Ouais, je sais ça fait bizarre de commencer une entrée de journal de bord par « poum, poum, poum, poum »… Mais, là, ça fait trois jours que j’ai cette p@%&# de chanson dans le crâne. Et je ne trouve plus le moyen de m’en débarrasser. AMAR m’a bien proposé une demi-douzaine de solutions, mais rien… Enfin, bref, tout ça pour dire que ça me tape sur les nerfs d’être enfermée dans cette foutue boite de conserve depuis des mois. Je vais péter un caaaaaaaable ! J’imaginais pas ça comme ça quand je lisais les posts de Balt. Ça m’avait l’air cool ! Alors, forcément, quand ils ont voulu faire le sister ship du Colombus, j’étais la première à postuler. Ils ont dû en faire une tête quand ils ont vu cette gamine aux cheveux mauves leur vendre mes deux tours du monde en solitaire à la voile solaire. Ils ont dû se dire qu’il faut être un minimum taré pour se lancer dans une exploration galactique en solitaire. Moi, qui me disais qu’ils voudraient quelqu’un de sérieux et que j’avais aucune chance. En fait, je me demande s’ils ont eu d’autres candidats.
Et puis il y a cette histoire, avec des extra-terrestres tueurs rapportée, par Balt. Ça a dû en décourager plus d’un ! D’ailleurs, ce n’était pas tellement le danger de ces aliens qui ont posé le plus de problèmes. C’est leur existence même. En effet, tant qu’on ne savait pas si on était seul dans l’univers on pouvait tout à loisir émettre toutes les hypothèses qu’on voulait, dans un sens comme dans l’autre, pour répondre à nos convictions. Arthur C. Clarke disait : « Il y a deux possibilités : ou nous sommes seuls dans l’univers, ou nous ne le sommes pas. Les deux sont tout autant terrifiantes. » Eh bien, maintenant, on sait ! Mais on n’est pas plus rassuré…
Après, il y a eu les Puus, qui sont venus nous rendre visite. Je n’ai pas trop suivi leurs discussions diplomatiques. Comment gérer cette nouvelle menace ? Comment collaborer ? Certainement des tas de questions de politique… J’étais plus préoccupée par les premiers essais de l’Amerigo, le sister ship du Colombus. Mais, à ce que j’en ai vu, ça a engendré plein de troubles. Beaucoup de manifestations, voire de révoltes. Mais bon. Je ne suivais pas trop l’actualité à l’époque : j’étais déjà ailleurs, en train d’explorer le système solaire, pile-poil là où le dernier courrier de Balt a surgi de son repli. Inutile de dire que je l’ai intercepté pour en faire une copie avant de le laisser rentrer sur Terre. Les coordonnées d’une lointaine planète où ce vieux frère – oui, je le vois un peu comme mon grand frère, maintenant – jouait à Robinson. Une population étrange. Une piste pour localiser les aliens tueurs. Enfin, tueurs, on ne sait pas. Au fond, on n’a jamais retrouvé de cadavre entier…
Mais bon… J’ai reprogrammé l’Amerigo et vol direct en mode repli vers les Kiiknas, comme il les a appelés. Des mois que je suis enfermée là-dedans… Normalement, je ressors courant du mois de mai. Ça me laisse encore quelques semaines pour jouer aux jeux vidéo avec AMAR. Allez, tiens ! J’y retourne !

par Damien Allemand

Weldon Alavie : Samedi 15 Avril 9995

Le silence, c’est ce qui précède l’écho de mes pas dans les sombres couloirs vides de l’abri. Le silence, c’est ce qui suit le bruit d’un objet tombé par terre, quand ce maigre son s’est enfuit dans une lointaine caverne. Cela fait deux mois que le dernier est entré en hibernation, enfin, la dernière, ma chère, ma tendre, ma douce Illora. Dans quelques jours, ce sera mon tour, de dormir, dormir pour une durée indéterminée. Encore une fois, comme je le fais depuis des années, j’ai tout vérifié. Tous les systèmes fonctionnent à la perfection, pas la moindre déviation, jusqu’à la onzième décimale. Il faut bien ça si on veut tenir les quelques millions d’années qu’on va devoir attendre. Attendre le retour de ceux qui sont partis et qui n’ont pu nous emmener. Espérons que, dans ces millions d’années, ils se rappelleront encore de nous et penseront à revenir nous chercher, quand notre terrible soleil aura fini de dévorer la surface de notre planète et sera devenu une inoffensive naine blanche.
Sur les caméras externes, on voit les premiers effets de notre soleil agonisant. L’atmosphère a commencé à se raréfier. Les oiseaux tombent. Les animaux agonisent sous la chaleur. La végétation tente pourtant de s’emparer de nos bâtiments abandonnés depuis des décennies, maintenant, formidables échelles vers la lumière qu’elle recherche, cette même lumière qui va bientôt la dévorer. Je ne serai plus là pour voir ces plantes et ces immeubles se faire lécher par les langues infernales de celui qui était pourtant la source de notre vie, jusqu’à aujourd’hui. Ils ont probablement encore quelques milliers d’années devant eux. Moi, je dormirai, depuis longtemps, d’un long sommeil sans rêve…
Puissent-ils se rappeler de nous… Puissent-ils revenir nous réveiller… Sinon nous dormiront éternellement ! Enfin, pas tout à fait… Il arrivera un jour, dans quelques dizaines de millions d’années, où le noyau de cette planète sera trop refroidi pour nourrir nos machines. Alors celles-ci s’arrêteront et notre sommeil sans rêve se transformera en un sommeil éternel d’où personne ne pourra plus jamais nous sortir. Mais n’y pensons pas. Gardons la foi ! Ils viendront un jour nous réveiller. Et je retrouverai ma chère Illora, mes enfants, mes cousins, mes amis… Pour eux, comme pour moi, nous n’aurons l’impression que de s’être quitté la veille, alors que des millions d’années se seront écoulées !
Sur ces pensées, je vais manger une de mes dernières rations, lire un peu et m’offrir une de mes dernières nuits de sommeil avant le grand plongeon. Demain, je commencerai à préparer mon caisson.

par Damien Allemand